Soyons honnêtes : après quinze "pourquoi" au petit-déjeuner, on a parfois juste envie de répondre "parce que c'est comme ça" pour pouvoir finir son café tranquille (Et c'est humain. Vraiment.). Pourtant, ces "pourquoi" en rafale sont loin d'être anodins.
Ce que cache vraiment la phase des "pourquoi"
Derrière cette curiosité parfois épuisante, votre enfant est en train de développer une capacité essentielle : réfléchir à ce qui est absent, invisible ou abstrait.
Comprendre "pourquoi on ne voit pas les étoiles le jour", c'est réfléchir à un phénomène qu'on ne peut pas observer directement à cet instant. C'est mobiliser ce que les chercheurs appellent le langage décontextualisé : parler de choses qui ne sont pas là, expliquer des causes, imaginer des hypothèses, relier des idées entre elles. Et ce type de langage joue un rôle énorme dans le développement cognitif.
Une compétence discrète… mais décisive
Les travaux de Catherine Snow, chercheuse en développement du langage à Harvard, et de Diane Beals, spécialiste des liens entre langage et apprentissage de la lecture chez l'enfant, ont montré que ces échanges autour du "pourquoi", du "comment" ou du "et si…" à 3-4 ans sont parmi les meilleurs prédicteurs de la future compréhension en lecture.
Pourquoi ? Parce que comprendre un texte, plus tard, mobilisera des compétences très proches :
- faire des liens invisibles (ex : comprendre qu'un personnage est triste sans que ce soit dit)
- identifier des relations de cause à effet (ex : si la plante meurt, c'est qu'elle n'a pas été arrosée)
- imaginer ce qui n'est pas écrit (ex : ce qui se passe entre deux scènes d'une histoire)
- construire du sens à partir d'idées abstraites (ex : ce qu'est le temps, la mort, ou le vent sans pouvoir les voir)
Autrement dit : quand votre enfant vous bombarde de questions au petit-déjeuner, son cerveau ne parle pas pour parler. Il s'entraîne déjà aux compétences qui lui serviront plus tard pour comprendre des histoires et le monde en général.
Les chercheurs Frazier, Gelman et Wellman ont même montré que les enfants évaluent activement la qualité des réponses qu'on leur donne. Quand une explication est floue ou fermée ("parce que c'est comme ça"), ils relancent, insistent et reformulent. Pas pour nous épuiser, mais parce qu'ils perçoivent une explication incomplète et cherchent à la combler.
Même imparfaite, la réponse est importante
La bonne nouvelle, c'est qu'il ne faut pas être encyclopédie vivante pour nourrir ces échanges. Ce qui aide vraiment, c'est de répondre avec une logique causale, même incomplète.
- "Je ne sais pas exactement… toi, qu'est-ce que tu crois ?"
- "Bonne question. On pourrait chercher ensemble."
Le message implicite devient alors : les questions importantes méritent qu'on réfléchisse. Et les recherches en psychologie du développement montrent que la qualité de ces échanges joue un rôle important dans le développement du langage et de la compréhension.
3 façons simples d'encourager ces échanges
Ne pas s'arrêter à "oui/non" : même une explication très courte nourrit davantage le cerveau qu'une réponse fermée.
Retourner parfois la question : "Et toi, pourquoi selon toi… ?" Cela pousse l'enfant à formuler des hypothèses.
Accepter de ne pas savoir, mais relancer : si dire "je ne sais pas" n'arrête pas l'apprentissage, chercher ensemble le prolonge.
En essayant, même ponctuellement, d'appliquer ces quelques pistes au quotidien, beaucoup de parents de l'équipe disent avoir vu leur regard changer sur ces fameux "pourquoi" (on trouve ça toujours pénible, mais au moins on comprend leur utilité !).
Les enfants n'attendent pas forcément une réponse parfaite. Souvent, ils cherchent quelque chose de beaucoup plus simple : quelqu'un avec qui essayer de comprendre le monde… et ce, même entre deux gorgées de café tiède.
Sources :
- Beals, Diane E., and Jeanne M. De Temple. Home Contributions to Early Language and Literacy Development. n.d.
- Snow, Catherine E., and Diane E. Beals. “Mealtime Talk That Supports Literacy Development.” New Directions for Child and Adolescent Development, ahead of print, 2006.⏎
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Frazier, B. N., Gelman, S. A., & Wellman, H. M. (2009). Preschoolers' search for explanatory information within adult–child conversation. Child Development, 80(6), 1592–1611.